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« C’était à l’époque où je travaillais comme pianiste, dans un restaurant panoramique, au dernier étage d’un hôtel international, avec vue imprenable sur la capitale. Je vous fais cadeau de la description du décor : ça aurait pu tout aussi bien se passer à Montréal, à Zurich, ou ailleurs. Y aurait eu la même proportion d’Américains, de Japonais, de Saoudiens, les mêmes créatures aux yeux fatigués d’avoir trop compté les dollars.

Je pouvais leur jouer n’importe quoi : Gershwin, Chopin, Art Tatum, de toute façon, ils n’écoutaient pas. Tout ce qu’on me demandait c’était de faire le moins de bruit possible, juste un peu d’ambiance, quelque chose de ouaté, comme un velours, pour accompagner leur Saint-Emilion, leur Shrimp Cocktail, leur T.Bone Steak. Alors je jouais pour moi tout seul, des vieux airs de Bud Powell, dont j’essayais de retrouver le phrasé, sans jamais y parvenir, car je ne parvenais jamais à rien.

Je m’étais fixer jusqu’à trente ans pour réussir quelque chose dans la vie. Et j’avais vingt-neuf ans et demi. Il me restait plus que six mois. En attendant, on me filait cent cinquante balles par soirée, plus la bouffe, et la boisson à volonté. J’étais content. J’avais un beau piano blanc. »

Beau-Père – Bertrand Blier